27 octobre 2008
Comment nous avons commencé nos deux premiers romans
La gestation de chacun de ces deux romans, et des deux suivants -déjà écrits et à paraître un jour-, équivaut en durée à une grossesse de prématuré : 8 mois (avril-novembre), à comparer avec un mois de G. Simenon, l’auteur des Maigret. Écrire n’est pas notre occupation à plein temps. On peut difficilement calculer si l’on écrit deux fois plus vite à deux que seul. Le travail semble partagé, mais comme il y a réécriture et de nombreuses relectures, il n’est pas évident que cela raccourcisse beaucoup la durée d’écriture. Dans ce temps, nous comptons la réflexion, la recherche ou l’attente d’idée et le travail d’écriture proprement dit sur un clavier devant un écran, ou, plus rarement sur papier.
L’intrigue de Clou d’éclat:
Du point de vue du roman policier, c’est une intrigue classique : un enquêteur essaie de démêler une énigme, comme celle du jeu bien connu du Cluedo, et comme ont été écrits des récits policiers (sans remonter à Oedipe roi de Sophocle) depuis le début par Poe, Gaboriau, Conan Doyle, Leroux, et plus tard Agatha Christie, par exemple : Qui a tué ? et les questions corollaires : Comment et pourquoi ?
Nous avions décidé que l’enquête se passerait à Étretat, nous sommes alors partis de la découverte d’un cadavre au pied de la falaise, comme en réalité on y en découvre régulièrement, avec deux possibilités suicide ou assassinat. L'enquête démarre vraiment parce qu'à l'autopsie on découvre que la victime a été assassinée. Le hasard de l’actualité des faits-divers (lors d’un rendez-vous chez son dentiste, un patient s’est entendu dire qu’il avait un clou enfoncé dans la mâchoire : il ne s’était pas rendu compte de cette blessure qu’il s’était infligée lui-même en bricolant) nous a fourni l’idée d’une arme insolite qui tire ce crime vers la parodie et l’humour noir : une cloueuse.
Nous avons repris un cliché qui correspond aussi à une réalité : il y a plus de bricoleurs chez les hommes que chez les femmes : l’assassin devait être plutôt un homme et donc évidemment (?) la victime était une femme : le crime n’en paraît que plus ignoble, dans la lutte physique en général un homme obtient plus facilement le dessus. Nous ne sommes pas allés jusqu’à la femme enceinte . Nous aurions pu ! Cette retenue s’explique parce que nous ne voulions pas rouler le lecteur dans le sordide et que notre roman ne devait pas donner envie de vomir mais de sourire.
Si l’on s’en tenait là, l’enquête restait très traditionnelle : fréquentation de la victime, témoins l’ayant vue la dernière fois, etc. et demeurait trop plan-plan. Nous avons donc introduit d’autres meurtres à la cloueuse qui mettent le lecteur et l’enquêteur sur la piste d’un tueur en série : personnage peu sympathique et fort à la mode. C’est intéressant, mais un peu cliché aussi ; l’idée a donc été qu’un deuxième assassin ait imité le premier pour brouiller les pistes.
On corse l’affaire en découvrant un petit trafic de drogue impliquant des personnages qui gravitent autour de l’affaire, un vol de testament, des liens familiaux méconnus entre les personnages, des jalousies amoureuses et des rapports ambivalents de complicité et de détestation enter d’autres, l’implication personnelle d’un policier dans l’affaire et dans certains trafics, qui permettent de présenter un éventail de coupables possibles et de mobiles : autant de personnages très pittoresques à portraiturer et à mettre en scène avec lesquels nous nous sommes régalés.
L’intrigue d’Yport épique
L’idée de situer l’action à Yport est venue du titre jeu de mot qui a précédé tout le reste du roman. Par ailleurs l'un de nous avait assisté à la procession religieuse du 15 août et avait été frappé de la coexistence incongrue de deux mondes antinomiques au même moment au même endroit : celui de l’acte religieux de la procession et l’activité profane des baigneurs. On ne pouvait pas manquer d’utiliser cet épisode de la vie yportaise comme moment romanesque. Il ouvre le roman et comme, il ne faut pas tarder de présenter un crime dans un roman policier de ce type, sous peine de donner l’impression de traîner, faisant d’une pierre deux coups, la procession devient le moment du crime. La victime s’impose d’emblée : le personnage central de la procession et le plus sacré, celui qui à cette occasion avec sa bénédiction ne fait que du bien aux autres : le prêtre.
Nous avions envie aussi que l’eau, la mer jouent un rôle dans ce roman, ainsi que le monde de la plongée : l’arme, qui depuis le titre devait être pointue, est venue de là : une flèche d’arbalète de chasse sous-marine qui créait deux possibilités et donc une incertitude : la flèche était tirée de la barque même ou de la mer.
Le rôle du romancier dans le genre choisi est de promener le lecteur dans différentes possibilités et de le faire hésiter, et hésiter lui-même, entre différents coupables possibles. Ici le premier suspect est celui auquel on s’attendrait le moins : un enfant et, qui plus est, enfant de chœur. Sera-t-il le vrai coupable ? Pourquoi pas ?
Il se trouve en outre que le 15 août à Yport est l’occasion d’un rassemblement de peintres et d’une fête de l’art aussi : d’où nous est venue l’idée que l’art aussi pourrait pousser au crime.
Par le biais de la mer, nous avons rattaché à cette intrigue des faits historiques (la destruction du charbonnier Niobé en 1940) et l’ouragan Katrina aux Etats-Unis qui a permis à des dauphins tueurs de s’échapper de leurs marinas. Cela présente l’avantage de donner l’air du large à notre roman au lieu de le cantonner étroitement dans un cadre exclusivement régional : il s’ouvre au monde. C’est dans le vent, à la mode, tendance ; ainsi surfons-nous sur la vague de la mondialisation avec bonheur.
Dans Clou d’éclat, c’est l’allusion à l’Histoire, en l’occurrence, la deuxième guerre mondiale, qui sortait l’intrigue du quotidien et d’une criminalité normande ordinaire.
Ouvrir ainsi les horizons du roman policier régional est sans doute une leçon que nous avons tirée de Maurice Leblanc, auteur des Arsène Lupin, dont les intrigues les plus locales sont reliées via des bâtiments célèbres et des trésors cachés à l’Histoire de Normandie et à l’Histoire de France.
On peut y voir aussi une manière de donner un cachet épique au roman policier régional qui dans nos titres, avec la jubilation de l’humour, se rattache au genre héroïcomique, rien que ça !
Pour ceux qui ne les auraient pas lus, précipitez-vous chez votre libraire, exigez-les au plus tôt et bonne lecture.
Pour ceux qui les ont déjà dévorés, il faudra ronger son frein encore quelques mois, mais sachez-le, deux autres enquêtes sont déjà écrites : l'une se passe au Havre même, l'autre dans le pays de Caux.
30 juillet 2008
Dédicace à Etretat en août
17 avril 2007
Et les autres ?
Et Leroux et Simenon ?
En cherchant bien, on trouvera certainement un petit quelque chose...
...Eh bien, voilà. Le corps d'une femme est trouvé dépecé dans les hautes herbes en bord de falaise entre Bénouville et Etretat par le gendarme Liberge, c'est celui de L'Inconnue d'Etretat, la dernière des 13 Enigmes , Georges Simenon, Fayard, 1932. Le narrateur qui assiste aux enquêtes de l'inspecteur B..., alias G.7, perd un bout d'oreille dans l'affaire, emporté par un balle de pistolet.
Que coûtera au commandant commissaire Faidherbe son enquête sur la Côte d'Albâtre? Mon petit doigt me dit qu'il y perdra plus que des illusions et qu'il laissera sur place une part de lui-même, lui aussi.
Pour Leroux, c'est évident puisqu'un écrivain de ce nom figure parmi les personnages, mais il y a un autre clin d'œil. Comment s'appelle le seul académicien français qui n'ait jamais pu apprendre à lire, l'académicien analphabète dont Gaston Leroux fit le héros du Fauteuil hanté en 1909 ?
Un prince de la B.D. d'humour
« C’était la clinique privée du docteur Frank Epstein : chirurgie esthétique, liposuccion, abus de confiance, captation d’héritage, escroquerie et peut-être revente de produits illicites, drogue, dopage, que sais-je ? Un énorme scandale. ça nous fait du tort. Une clientèle qui venait de loin. C’est un détective privé parisien qui l’a démasqué. » Clou d'éclat à Etretat, ch. 5.
Qui est donc ce détective privé dont Maître Heurtot tait le nom au commissaire Faidherbe? Lisez donc « La Dent creuse » de Pétillon, 1978. En voilà une bonne idée pour se dérider au bord des falaises.
Merci, M. Henri Vernes
« Son allure sportive et la coupe de ses cheveux bruns, ses traits réguliers en faisaient une sorte de Bob Morane de commissariat. Un Bob Morane qui aurait porté des baskets légères, un jean flottant, une chemise noire et une veste en daim, et aux oreilles , en permanence, un écouteur de téléphone mobile d’un côté, d’iPod de l’autre. » Clou d'éclat à Etretat, Ch.6
Je vous assure, cher ami que vous avez dit Bruce ...
« Autant parce qu’il rappelait le personnage d’Arsène Blond, le célèbre agent S.O.S. 017 inventé par son oncle… » Clou d'éclat à Etretat, ch. 2
« Figeons un instant dans l'espace semé de mouettes cette rarissime envolée automobile et prêtons attention aux hypothèses qui se présentèrent à l'esprit de Faidherbe : l’agent S.O.S. 017 existait bel bien et cet engin allait bientôt déployer de magnifiques ailes high-tech afin que notre héros échappe encore aux sombres projets de la Pieuvre soviéto-asiatique... » Clou d'éclat à Etretat,ch. 4
On pourrait hésiter.
Hommage à Ian Flemming et à son James Bond , l'agent 007 ?
A Gérard de Villiers avec sa série S.A.S. ?
A Jean et Josette, François et Martine Bruce ? Hubert Bonnisseur de la Bath, O.S.S. 117, accomplit ses exploits dans des romans dont les titres sont des trouvailles parfois lourdes mais le catalogue en est finalement poétique : Métamorphose à Formose , Cache-cache au Cachemire , Arizona Zone A, Moche coup à Moscou , Délire en Iran, Avanie en Albanie etc.
Mais c'est une véritable coïncidence, si le titre de Robert Vincent rappelle Coup d'éclat à Pretoria de Josette Bruce, 1976.
Au fait, un de ces trois héros a-t-il jamais rempli une mission à Bornéo ?
Bingo, Hubert ! Dans Malaise en Malaysia de Josette Bruce, 1971.
A tout seigneur, tout honneur !
Le roman n'est pas un centon de citations d'écrivains ni d'emprunts et on n'a pas besoin de connaissances dans le roman policier ou d'espionnage pour l'apprécier, néanmoins on y trouve quelques clins d'œil qui sont autant d'hommages.
« Dans les années vingt, on a trouvé un homme mort d’un coup de poignard dans sa cabine de plage – il y en avait beaucoup ici à l’époque – fermée à clef de l’intérieur. » Clou d'éclat à Etretat, ch. 6
Hommage à Maurice Leblanc qui situe à Etretat Thérèse et Germaine, le troisième des mystères que résout le Prince Serge Renine, alias Arsène Lupin, pour les jolies lèvres d'Hortense Daniel dans Les huit coups de l’horloge, 1923.
" Les yeux dans le vague, Nanny, Née Rotha Utler, ruminait encore son passé indigne, essayant vainement de le diluer dans le sherry dont un reste virevoltait au fond de la bouteille." Clou d'éclat à Etretat, ch. 7
Que boit le comte d'Aigleroche au moment où Renine démasque son crime?
" Coup sur coup M. d'Aigleroche se versa du sherry, et deux fois vida son verre." Maurice Leblanc, Les huit coups de l'horloge, I, Au sommet de la tour, 1924, Maurice Leblanc, 3, p. 385, Le Masque, Intégrales, Librairie des Champs-Elysées, 1999.
Personnellement, Robert Vincent préfère boire le sherry en apéritif avant un repas qu'après un crime en digestif, mais des goûts et des couleurs...
